Parmi les innombrables insultes que l'addition des ans inflige à nos organes, la sénescence de l'oreille interne, l'un des achèvements les plus accomplis d'une phylogenèse de plusieurs millions d'années, représente aujourd'hui une préoccupation majeure.
Pour nous d'abord, otologistes férus de belle sensorialité, qui constatons l'inexorable décrépitude des subtiles structures labyrinthiques : chute capillaire confinant à l'alopécie de notre clavier cochléaire et de nos cupules et macules vestibulaires, désagrégation des otoconies s'effritant dans un bain endolymphatique dont la source s'épuise, raréfaction de la population ganglionnaire, désorganisation du câblage électrique acheminant des messages désormais désynchronisés vers des centres devenus incapables de déchiffrage véloce, d'interprétation verbale et de décision motrice.
Pour l'entourage ensuite qui assiste impuissant à l'exil du patriarche recroquevillé dans son fauteuil loin de la tablée familiale dont il ne saisit plus que les éclats, et au ploiement de silhouettes autrefois fières et verticales, déambulant désormais de guingois, et confirmant la parabole grecque du Sapiens marchant successivement à quatre, deux puis trois pattes. C'est aux proches en effet que revient dans un premier temps la charge de résumer haut et fort au pavillon de l'ancêtre le papotage de la tribu, et de veiller sur leurs anciens dont l'aplomb chancelant requiert une attention de tous les instants, prélude à une prochaine sortie du cercle.
Pour la société enfin, qui, dans un deuxième temps, doit assumer les redoutables conséquences socio-économiques de ces ravages sensoriels que l'augmentation continue de l'espérance de vie ne peut faire qu'aggraver.
En effet, le vieillissement du récepteur cochléaire conduit à un isolement phonique qui lui-même conduit à un isolement tout court, bientôt synonyme de repli sur soi, de retrait social, d'état dépressif et, à terme, de possible démence. Car il est aujourd'hui fortement suggéré que le déclin auditif est un marqueur préclinique de déclin cognitif.
En réduisant la quantité d'informations adressées aux centres dits supérieurs, la perte du sens auditif précéderait – ou induirait – la perte du sens commun. Les aires temporales ne seraient donc pas les seules qu'une privation de sollicitations mettrait en jachère.
De l'autre côté du désastre, la détérioration du système vestibulaire et les troubles de l'équilibre qui en résultent constituent un problème médical et de santé publique de première importance. Non pas tant en raison des désagréments divers qu'ils peuvent occasionner dans la vie courante que parce qu'ils représentent le facteur de risque essentiel des chutes répétées. Or aborder le problème des chutes, c'est aborder celui plus général et ô combien actuel de la dépendance, de la perte d'autonomie, de la désocialisation et, par voie de conséquence, de l'institutionnalisation.
Face à cette dégringolade sensorielle, personnelle et sociétale, on ne peut donc que se réjouir que la Société française d'ORL et de chirurgie cervico-faciale ait confié à Alexis Bozorg-Grayeli et Jean-Pierre Lavieille ainsi qu'aux compétences dont ils se sont entourés le soin de nous donner quelques motifs d'espoir. Car les chapitres qui suivent n'ont pas seulement la sécheresse du constat ; ils ouvrent aussi la voie des solutions à venir pour conjurer le désolant spectacle que donne à voir le naufrage programmé de notre fonction cochléo-vestibulaire.
En attendant le jour prochain où les ciseaux d'Emmanuelle Charpentier sauront remplacer les ciseaux d'Anastasie… Afin de censurer la vieillesse, fille maudite du temps.

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